dessous-dessus

par Bernard Point

Lorsqu’en octobre 2008, dans une exposition de groupe, je pénètre un espace étonnamment investi par Nathalie Tacheau, je découvre le dessus du panier : la mise en espace des peintures, dessins, collages, m’introduit au cœur d’une étonnante écriture plastique qui impérativement m’invite à en explorer les dessous.
Face à moi, semble se bâtir un mur composé d’une soixantaine de petites toiles (20X20) à touche-touche, dont la base inachevée, en allusion au dessous de l’escalier qui la domine, fragilise cette illusion de construction. Ci-dessous s’alignent de plus grands dessins (70X40) simplement adossés à la base du mur, paradoxalement en dépit de leur fragilité, affirment leur volonté de saper cette construction par dessous. Agir en dessous, de la part de l’artiste, c’est m’inviter à pénétrer là dessus, la complexité de ce monde.
“Regarde” affiche et titre l’un de ces dessins qui est aussi un collage, reprend le dessus en s’imposant, tout en laissant deviner le dessous des cartes. Que se passe-t-il en effet entre ces deux visages, l’un de face, l’autre de profil, portés par des corps minuscules. Ceux-ci inscrivent curieusement à la fois, visages noircis, fillette à la jupe rose poupée, homme fantomatique, qui me laissent sans possibilité de mettre le doigt dessus, en dépit d’une main associée énigmatiquement au nez de ce visage de profil. Cette scène surréaliste se passe dessous la translucidité d’une coulure de lumière colorée qui accentue l’interrogation fascinante de l’un des deux visages.
Je ne peux analyser dans le détail toutes ces œuvres, car elles diversifient presque à l’infini les attitudes, positionnements et échanges entre les êtres et les corps. Mon cheminement se nourrit de cette complexité qui m’enrichit.

Ces dessins, constamment bras dessus-bras dessous, associent visages interrogatifs et corps partiellement vêtus qui peuvent à la fois, par la nudité du trait, être au dessous de tout, ou prendre le dessus, grâce à la densité habillée du crayon ou de l’encre. M’importe alors de mettre la main dessus pour saisir la subtilité de ces dessins qui superposent par collage des images de corps dénudés à d’autres vêtus de traits parallèles ou croisés, en tissages figuratifs et  somptueux. Cul par dessus tête, ces corps culbutent en s’agressant, ou s’enlacent en se caressant. Majoritairement féminins, ces rencontres sexuelles atténuent une violence réelle, par évocation d’une évidente tendresse, qui pourtant évite magnifiquement toute mièvrerie. Une fois encore les dessous des rapports humains sont exprimés par la sensualité colorée des chairs, qui ne peuvent que partiellement atténuer la brutalité inquiète, par dessus bord des gestes érotiques.
Sur le mur où je reviens, Nathalie me propose la solidité colorée d’une construction. Cette densité, par dessus tout, va charger par l’écrasement du crayon feutre, le support papier marouflé sur toile, qui associe tout en déstabilisant cet ensemble de carrés assemblés. Ces fonds de couleurs emprisonnent visages ou corps, déprimés par leur blancheur, mais les réchauffent par la densité et la violence colorée qui les porte. Mes questionnements par dessus la tête, sollicités par les yeux, les lèvres, ou les gestes, retrouvent une intériorité chaleureuse, grâce à la profondeur vibrante de ces fonds charnellement lumineux.

Bernard Point 2009, pour Nathalie Tacheau.

 

Bernard Point, né au Havre en 1937.
De 1955 à 1959, il suit des études d’art à Paris à l’Ecole Nationale Supérieure des Métiers d’Arts. Créateur en 1968 de l’Ecole municipale des beaux-arts de Gennevilliers et de sa galerie Edouard Manet, il en est le directeur jusqu’en 2002. Parallèlement, il est chargé de cours à l’Université Paris VIII.
Auteur de textes sur les artistes  exposés à la galerie Edouard Manet, il est aussi commissaire d’expositions, invité notamment à la Galerie Villa des Tourelles à Nanterre, et récemment à l’H du Siège, centre d’art de Valenciennes. Il participe également au collectif de création et de fonctionnement, depuis 2000, de la Biennale d’Arts Plastiques de Villeneuve-la-Garenne.